Écran à volonté versus autodafé : on a testé !

Lorsqu’on lit les gros titres des journaux ces temps-ci, l’heure est un peu à l’autodafé contre les écrans pour les enfants. « L’écran » un objet dont il faudrait les protéger : du contenu, du temps passé devant et même du support en lui-même. C’est sans penser à une chose : que si on part du principe que l’enfant sait ce qui est bon pour lui, il est aussi capable de gérer seul son usage même très jeune. J’en ai fait l’expérience et c’est plutôt bluffant.

Comme beaucoup de parents, j’ai longtemps été persuadée que l’usage des écrans devait être contrôlé, ou « accompagné » (ce qui revient exactement au même), qu’il y avait un « bon » âge, un « bon » contenu, un « bon » temps passé devant etc. Étant plutôt d’une nature sceptique et préférant « savoir » plutôt que « croire » jamais je n’ai pourtant pensé que la nocivité des écrans, qui fait consensus (et c’est presque le seul dans le monde de la petite-enfance), pouvait être remise en question. J’ai été convaincue de cela durant très longtemps même si nous n’avons pas la télévision mais des tablettes et un ordinateur.

Vers les 3 ans de notre fils, j’ai discuté par hasard avec des parents qui ne rangeaient pas les écrans au rang des objets sataniques et en banalisaient l’usage. Intriguée par ce discours allant à contre courant, j’ai commencé à faire quelques recherches.

Pour moi la source des troubles vient de l’adulte et pas de l’écran

Je n’ai trouvé aucune étude convaincante sans biais sur la nocivité des écrans à court ou à long terme. En fait, dans tout ce que je lisais, la source des dits «troubles de l’enfant » avait plus un lien avec le comportement de l’adulte, avec l’environnement dans lequel il vivait qu’avec l’écran lui même.

Si j’interromps mon fils dans une partie passionnante de Playmobil (et pendant ce temps je peux toujours tenter de lui parler, je n’existe plus), ou un travail sur lequel il est concentré, je peux m’attendre exactement au même genre de « crise » attendue de l’enfant quand l’adulte éteins un écran devant lequel il regarde quelque chose qui l’intéresse. Le nerf de la guerre est souvent là, pour beaucoup, ce que regarde l’enfant ne l’intéresse pas, il est juste « hypnotisé ». C’est une phrase toute faite qu’on entend partout, et que j’ai moi même répété d’un ton grave, sans vraiment y avoir réfléchi.

Qu’est-ce qui mérite d’être regardé ?

D’ailleurs, cette soit disante hypnose est souvent associée à la « passivité ». En clair, c’est franchement peu valorisant pour l’enfant comme s’il regardait quelque chose malgré lui parce que NOUS adulte trouvons que le contenu n’a pas d’intérêt. Et qui sommes nous pour le décider ? Si l’attention est captée, c’est peut-être simplement parce qu’il se passe quelque chose au niveau du cerveau (des connexions neuronales se construisent toutes les minutes, interrompre une activité quelque qu’elle soit c’est aussi rompre ce qui était en train de se construire pour moi) et chaque famille a ses propres critères et chaque enfant est différent. Alors qu’est ce qui mérite d’être regardé ou pas ? Dire à son enfant « ceci n’est pas intéressant, c’est n’importe quoi » alors que son enfant s’y intéresse revient à lui dire «  tu n’es pas intéressant, tu as mauvais goût ». Et la bienveillance dont on parle tant ?

Autre argument dont on parle beaucoup : la fatigue oculaire, lire des livres la favorise aussi.

Et puis un enfant qui a peu droit de regarder les écrans ou de façon très contrôlée a, à mon sens, plus tendance à le sacraliser et le trouver attrayant.

Une levée de restriction angoissante

Avec toutes ces remises en question en tête, j’ai donc fait un test en accord avec mon mari. J’ai dû prendre sur moi au début pour finalement être bluffée. J’ai laissé ma tablette en libre service, sans restriction en arrêtant de décider pour lui : quand, comment, combien de temps…

Notre fils n’est pas scolarisé, avec son père nous vivons à la campagne au bord de la mer, dans une maison avec jardin. Il est souvent dehors, joue beaucoup, fait des tas d’activités pédagogiques quand il le souhaite, pêche, aide au potager, bricole, voit du monde… Restait à savoir si tout allait être relégué au second plan au profit des écrans, ou pas.

Le premier soir de la levée de la restriction notre petit garçon a passé 4 h d’affilée devant ma tablette à regarder des documentaires concernant les dinosaures dont il venait d’entendre parler. Je faisais les recherches avec lui et répondait à ses demandes mais je n’en menais pas large voyant l’heure tourner, il faut bien l’avouer…

Dans la semaine qui a suivi, il a regardé le même dessin animé de 1h30 tous les matin et tous les soirs (il l’avait découvert en passant quelques minutes chez des amis). Nerveusement j’avais du mal à tenir mais j’ai tenu bon malgré mon angoisse.

Au fil des semaines, il a appris une quarantaine de noms de dinosaures (que j’étais moi même bien en peine de répéter après lui) imitait leurs démarches, connaissait leurs habitudes alimentaires… Pourtant, il n’y avait pas la fameuse interaction dont on parle tant. Notre fils a appris des choses grâce à ce qu’il a regardé sur un écran. Nous avons ensuite acheté des livres pour approfondir le sujet et nous sommes ensuite allés au Museum d’Histoire Naturelle à Paris.

Des périodes ON et des périodes OFF

Puis pendant quelques semaines RIEN, plus rien. Il ne prenait plus ma tablette, il a fait autre chose. Ensuite de grosses périodes quasi boulimiques de savoir sont revenues et la tablette était un moyen d’y parvenir en enchaînant les documentaires du type « c’est pas sorcier ». Il a aussi accès à une application de dessins animés aux choix variés (sans publicité) qu’il aime utiliser quand bon lui semble.

Tout étant nouveau pour lui, ses demandes et intérêts sont forcément orientées par des choses entendues ou vues dans son univers sécurisé et équilibré…

Parfois il privilégie durant plusieurs jours un dessin animé qu’il aime me montrer même si je préférerais intérieurement qu’il en choisisse un autre. Parfois c’est juste pour comprendre de quoi lui a parlé un enfant à la plage et ne pas se sentir exclu d’une culture qui semble commune aux autres enfants. Le dessin animé est aussi un facteur d’intégration.

Il y a des jours où il va se servir de la tablette 15 minutes ( pour regarder quelque chose ou faire un jeu), d’autres où il n’y touchera pas. Parfois, il se mets lui même un DVD d’un film d’1h30 mais comme c’est la plupart du temps le même, il ne regarde souvent que son passage préféré et nous le voyons éteindre l’ordinateur et aller faire autre chose ensuite. Il y a des période ON et des périodes OFF. La tablette, l’ordinateur font parti de son univers mais ne le résument pas.

Une autonomie qui renforce l’estime de soi

Un an est passé. Il va avoir 4 ans. Est-il plus irritable, excité ? Non. Est-il plus vite en colère ? Non. A t-il du mal à se concentrer ? Non. Même grâce aux dessins animés non ancrés dans la réalité qui me hérissaient le poil (surtout sur le thème des voitures dont il s’est pris de passion) il a appris des choses telles que la mécanique, les pays dans lesquels les histoires se passent etc. En fait rien n’a été inutile et ne lui a nuit.

Cet autonomie qu’on lui a offert a finalement été un cadeau pour ses apprentissages, son estime de soi et sa confiance en lui. Un cadeau aussi pour notre famille car nous sommes plus détendus, l’écran n’est pas anxiogène pour nous. Ce lâché prise face à cette volonté de contrôle a plutôt été bénéfique en nous obligeant à être plus ouvert d’esprit et dans le non jugement. Ne sachant pas totalement lire, notre fils a pu partager avec nous un tas de choses apprises via les écrans que je ne connaissais pas du tout. En fait, en lui faisant confiance, avec humilité, cette expérience enrichit quotidiennement toute la famille et la transmission des savoirs a pu devenir réciproque dans un environnement où chacun est respecté et écouté et surtout aimé pour ce qu’il est et ce qu’il aime.

Emmanuelle Cabot

Article paru dans le numéro 67 du magazine Grandir Autrement au sein du dossier intitulé : « Les enfants de l’ère numérique » Le mag ici

4 réflexions sur “Écran à volonté versus autodafé : on a testé !

  1. Braaaaaavo ! Ça c’est de la vérification concrète des croyances transmises ! J’essaie, j’observe, je remarque, j’émets des hypothèses, je vérifie et je tire une conclusion. Merci de diffuser ce message. Je fais partie des familles qui ont lâché prise aussi sur les « écrans », totalement. Résultat : un fils passionné totalement, et une fille dont ce n’est pas du tout le centre d’intérêt. J’en parle dans mon article http://www.perles-pacifiques.fr/2017/09/03/et-si-les-ecrans-faisaient-du-bien-a-nos-enfants/

    Aimé par 1 personne

  2. Merci vraiment pour cet article, qui m’offre une perspective inédite. Je songe le rajouter en lien à un article que j’avais écrit il y a quelques mois sur les (dangers des) écrans justement (http://chutmamanlit.com/2018/03/14/les-ecrans-sont-dangereux-pour-les-enfants-oui-mais-pourquoi/).

    Contrairement à toi, mes recherches m’avaient convaincus de quelques effets vraiment nocifs des écrans (selon mes valeurs en tout cas) : le fait par exemple que certains contenus étiquetés « pour les enfants » soient adaptés aux enfants uniquement d’un point de vue mercantile (les pousser à avoir envie de consommer une mascotte par exemple) plutôt que pédagique ou cognitif ou que sais-je.
    Mais faire ces recherches m’a aussi rassurée : une fois qu’on sait contre quoi on lutte (par exemple, les vidéos qui s’enchaînent toutes seules en automatique), ça fait moins peur.

    En tout cas, ton lâcher prise m’impressionne. Je sens d’avance que je n’en suis pas capable : d’abord parce que moi même, je ne suis pas au clair avec mon rapport aux écrans (donc j’ai d’autant plus peur que mon fils devienne comme moi sur ce point dont je ne suis pas fière) et ensuite parce que j’ai le sentiment de « manquer de temps » : pour le moment, nous avons une vie de famille « classique » métro/boulot/dodo pour les uns ; nounou/dodo pour les autres. Ainsi, le temps d’écran est directement pris du « peu de temps » que nous passons ensemble. J’ai donc beaucoup de mal à accepter le lâcher du lest, en attendant qu’il se régule par lui même (et ça ne m’était d’ailleurs jamais venu à l’idée avant de lire ton article !).

    Mais, je me rends compte que j’ai un peu la même frustration pour l’heure du coucher par exemple. Je suis intimement convaincue que mon fils irait se coucher seul de lui même quand il est fatigué, si je lui en laissait l’opportunité : à minuit bien souvent, et puis peut être plus tôt au bout d’un moment avant. Sauf que, pour diverses raisons (par exemple que pour le moment, je dois le réveiller le matin, et il est vraiment difficile à réveiller quand il est fatigué, et ça me stresse), je l’oblige à aller se coucher à une heure fixée par moi. C’est un peu frustrant d’avoir ce décalage entre mes convictions (penser qu’il est capable d’être autonome sur ce sujet) et ma réalité quotidienne (à ce jour, ma vie professionnelle n’est pas organisée pour pouvoir lui permettre cette autonomie).

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    1. Oui je suis d’accord avec toi Chutmamanlit sur le fait que ça nous tord le bide quand on ne peut pas aller jusqu’au bout de nos convictions à cause de l’organisation quotidienne… Et c’est justement un engrenage merveilleux je trouve que de commencer à revoir tout notre mode de vie suite à ces petites prises de conscience, afin d’aller vers plus de cohérence avec nous-même. Quel défi !

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