Des enfants instruits ou éduqués ? La scolarisation remise en question

Au terme de dix années d’instruction obligatoire (de 6 à 16 ans) tous les enfants doivent maîtriser le socle commun de connaissances, de compétences et de culture, défini par le Ministère de l’Éducation Nationale. A l’école de la République, les enfants passent chaque année d’une classe à une autre et les professeurs des écoles ont pour mission de « faire apprendre » les savoirs scolaires décidés pour eux. En s’affranchissant de cela et en se tenant à la finalité du socle, les écoles alternatives et l’instruction en famille parcourent un chemin différent et c’est ce chemin qui détermine souvent le degré de bien-être des futurs citoyens.

L’uniformisation du contenu de l’instruction et la perte d’autonomie des enfants dans leurs apprentissages ont commencé tôt, dés les premières écoles mises en place durant l’Antiquité puis au Moyen-Age lorsque les quelques écoles paroissiales avaient pour seule pédagogie celle du « par cœur » visant plutôt l’endoctrinement que le développement de l’esprit critique. S’en suivirent les premières écoles communales et la création des lycées par Napoléon, qui, saisissant les enjeux politiques de l’école, a instauré le monopole de l’État sur l’instruction (ex ambition des révolutionnaires de 1789, qui tenaient à démocratiser la culture mais aussi légitimer leurs actions, via l’idée, plus tard rejetée de l’instruction obligatoire).

En 1792, Rabaut Saint-Étienne avertissait avant d’être guillotiné: « II faut distinguer l’instruction publique de l’éducation nationale. L’instruction publique éclaire et exerce l’esprit, l’éducation nationale doit former le cœur ».

Le conflit entre ce que l’enfant devait savoir pour « devenir ce qu’il est sensé être» et ce qu’il devait apprendre pour « être le citoyen attendu par la société » a finalement, avec le temps, laissé la place a un compromis au sein du terme d’ « Éducation nationale » qui est devenu à lui seul un véritable programme.

Une école calquée sur le modèle de l’usine

C’est à la fin du XIXème siècle, en pleine révolution industrielle que l’instruction est devenue gratuite, laïque et obligatoire en 1881 (loi initié par Jules Ferry ministre de l’instruction publique). Dés 1886, les enfants ont commencé à être « triés » par âge, divisés par classe (même dans la même salle). Le premier programme fut créé en 1888. Le modèle de l’école était en fait calqué sur celui de l’usine, les enfants passant à la chaîne de classe en classe, sensés avoir ingurgité les savoirs scolaires décidés par le ministère malgré leurs possibles désintérêt, difficultés… Ils sont identifiés socialement par rapport à la classe dans laquelle ils sont. C’est d’ailleurs toujours le cas. La seule pédagogie mise en place était toujours l’exercice du par cœur et l’obéissance.

La liberté de rythme et des apprentissages, c’est avant tout reconnaître l’enfant comme un individu dont la personnalité et le développement naturel sont respectés. Au contraire, le suivi et l’imposition des programmes annuels visent à « remplir » l’enfant de savoirs scolaires et de valeurs, sans lui laisser la chance de les chercher seuls. En clair, sans lui faire confiance.

Un socle commun  contre un programme scolaire annualisé

Aujourd’hui, la scolarité obligatoire, sous toutes ses formes, doit permettre aux enfants de pouvoir, à 16 ans, poursuivre leurs études et construire leur avenir professionnel et personnel tout en étant préparé à l’exercice de la citoyenneté grâce à l’acquisition du socle commun de connaissances, compétences et de culture. En clair, être « instruits » ET « éduqués » afin de pouvoir s’insérer et être adapté le plus facilement possible dans la société.

Sauf que, dans le système classique, les professeurs des écoles doivent assurer l’instruction d’un programme défini, annualisé, non individualisé, qui ne prend donc pas en compte les aspirations, intérêts et envies de chaque enfant dans un souci d’efficacité. L’enfer est souvent pavé de bonnes intentions.

La scolarité obligatoire est organisée en trois cycles d’enseignement, en clair trois paliers à gravir dans l’ordre, l’un après l’autre: le cycle 1 correspond aux années de maternelles (non obligatoire), le cycle 2, cycle des apprentissages fondamentaux  divisé dans les écoles primaires par les classes de CP, CE1, et CE2, le cycle 3, cycle de consolidation : CM1, CM2 et classe de 6ème et le cycle 4, cycle des approfondissements : classes de 5ème, 4ème et 3ème au collège.

Instincts, curiosité, pulsions innées sont étouffés par le système scolaire

Le suivi des programmes par classe et par cycle ne respecte pas la liberté d’apprentissage et de progression des enfants.

Certains enfants « s’y font », s’accommodent de ce conditionnement, d’autres sont en souffrance et ne répondent pas à la norme officielle créée arbitrairement, alors qu’en quelques mois (voir années) de plus ou de moins, ils seraient tout autant capables que les autres de comprendre ou intégrer des notions. Instincts, curiosité, pulsions innées sont souvent étouffés par le système scolaire.

Nous parlons bien ici de système, sans remettre en cause la bonne volonté de certains professeurs, tiraillés entre leurs envies de répondre aux besoins de l’enfant et les exigences de leur employeur : l’État. Il n’est plus question de jeu, plus question de joie, de liberté mais de travail imposé. Dévalorisation de soi, harcèlement en sont généralement les conséquences.

En 2018, ce modèle semble obsolète à une époque où l’on demande d’avantage de créativité, de flexibilité, de prise d’initiative aux jeunes pour s’adapter au monde d’aujourd’hui et surtout créer celui de demain.

La création du socle commun de connaissances, de compétences 2005 (1)  a permis à certains adultes de s’affranchir du programme scolaire annuel en permettant aux enfants de suivre leur curiosité naturelle et de respecter la liberté de rythme et de progression des enfants dans des écoles aux pédagogies dites « alternatives » ou au sein des familles.

Depuis 2011, la validation du socle commun est obligatoire pour obtenir le diplôme national du brevet. L’acquisition progressive du socle peut être suivie par l’élève, sa famille et les enseignants, grâce à un livret personnel de compétences devenu obligatoire à la rentrée 2011-2012. Dès la rentrée 2016, un nouveau socle commun a été mis en place par le Conseil supérieur des programmes scolaires et à la dénomination de ce socle est ajouté le mot « culture ».

L’âge pour apprendre est propre à chacun

Pendant 10 ans, les enfants scolarisés dans des écoles à pédagogie alternatives (Montessori, Steiner..) ou instruits en famille évoluent librement dans un cadre où tout est fait pour répondre à leurs besoins et assouvir leur curiosité (cela dit, bien souvent, les enfants issus des écoles alternatives rejoignent le collège au terme du primaire, c’est aussi souvent le cas des enfants instruits en famille).

Si l’adulte lâche prise et fait confiance aux enfants, il découvre que certains enfants sauront lire à 4 ans, d’autres à 6 ans, d’autres encore seront plus avancés en mathématique… Tout dépend de la maturité cognitive et de l’intérêt de l’enfant, il n’y a qu’un âge pour apprendre certaines notions : celui durant lequel l’enfant est prêt ! La liberté de rythme et d’apprentissage et l’autonomie rendues aux enfants permettent aussi la spécialisation ( études des dinosaures, de la faune, flore….) souvent découragée à l’entrée en classe, au profit d’autres matières imposées.

Au final, à 16 ans, tous les enfants dont la liberté de rythme et de progression ont été respecté, ne maîtriseront pas la totalité du programme scolaire proposé aux enfants présents scolarisés à l’école de la république. Mais cette réalité est aussi valable pour ces derniers.

L’important étant de miser non sur ce qui doit être appris mais sur ce qui doit ne pas être ignoré, pour prendre au mieux sa place dans le monde en le comprenant tout en ayant eu la chance d’être soi même.

Emmanuelle Cabot

  1. qui s’organisait, en sept compétences : la maîtrise de la langue française, la pratique d’une langue vivante étrangère, les principaux éléments de mathématiques et la culture scientifique et technologique, la maîtrise des techniques usuelles de l’information et de la communication, la culture humaniste, les compétences sociales et civiques et l’autonomie et l’esprit d’initiative.
  2. Ce nouveau socle se décompose en cinq domaines : les langages pour penser et communiquer ;  les méthodes et outils pour apprendre ;  la formation de la personne et du citoyen ;  les systèmes naturels et les systèmes techniques ;  les représentations du monde et l’activité humaine .

Pour aller plus loin :

-« Libre pour apprendre » Peter Gray

-Pierre-Eugène Muller. Mots. Les langages du politique. Année 1999 61 pp 149-156 De l’instruction publique à l’éducation nationale.

-Etre et devenir. Film documentaire de Clara Bellar.

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