L’Histoire des nourrices

Pour commencer, pour celles qui le savent et celles qui ne le savent pas encore, je ne suis pas contre grand-chose mais je suis archi pour les choix pris en conscience à partir de bonnes informations et surtout pour le fait de questionner sans arrêt nos croyances issues de notre conditionnement.

 

Durant différentes phases de l’Histoire, l’allaitement a connu des hauts et des bas…Durant l’Antiquité, pour ne pas “vieillir prématurément”, certaines croyances faisaient penser que le lait abîmait le sperme des hommes. Les femmes de hauts rangs achetaient des nourrices pour allaiter leurs enfants et les femmes moins fortunées, par imitation, en louaient au “Forum Lactarium”, gloups…

 

Pour ne pas perdre d’influence sur leurs époux (rapport qu’il fallait être “disponible” corps et âme, enfin surtout corps) et pouvoir assister aux mondanités, les femmes de la noblesse du Moyen-Âge faisaient appel à des nourrices.

Cela leur permettait donc d’engendrer plus d’héritiers (sans allaitement elles étaient plus vite fécondes à nouveau…).

 

L’aspect “bestial” de l’allaitement répugnait aussi les hautes sphères, même si les prescriptions d’Hippocrate étaient toujours suivies; l’allaitement devait cesser lors de l’apparition des vingt premières dents de lait, soit pas avant deux, trois ans. Le colostrum était considéré comme impure, by the way.

 

Le recours systématique à la nourrice dans la noblesse n’arrive qu’au 16e siècle, jusque-là, les mères de la grande bourgeoisie allaitaient au moins un an et la diversification commençait en parallèle de l’allaitement, faite de bouillie de lait maternel ou de chèvre et de farine.

 

Par imitation des “Influenceuses” de l’époque, la mise en nourrice se généralise chez les femmes de la bourgeoisie aussi et en moins d’un siècle, fini l’allaitement !

 

Début du 18e siècle, l’expansion économique propage la pratique en ville, chez les artisans etc. Au début, les femmes employées sont de confiance, choisies pour leurs qualités, mais face à l’augmentation de la demande, c’est le début du gros n’importe quoi et l’on parle “d’allaitement mercenaire”.

 

Les conséquences sont dramatiques, c’est le début des nourrices “au loin” : les bébés sont envoyés par cargaison à la campagne chez des femmes surchargées de travail entre leurs enfants, les pensionnaires parfois trop nombreux (ceux arrivés vivants à destination), et qui ne peuvent prodiguer les soins nécessaires aux bébés. Ces derniers dorment suspendus au mur, dans des sacs…

Le taux de mortalité est énorme et lorsque l’enfant survit, l’on ne retrouve pas toujours ses parents car l’adresse se perd…

Problèmes d’ordre affectif, hygiène déplorable, la pratique est remise en cause, d’autant qu’on avait peur que le caractère “rustique” de la nourrice se transmette au bébé allaité.

(image gravure “le regret maternel”) Gravure du 19e siècle intitulé “Le regret Maternel”

 

Sous Napoléon 1er, la mode de l’allaitement est relancée et les femmes de l’aristocratie allaitent jusqu’aux deux ans de l’enfant environ, la pratique est de nouveau valorisée, mais cela ne dure pas.

 

Plus tard, durant le 19e siècle, après les nourrices “au loin”, un nouveau phénomène arrive, “les nourrices sur lieu”, dans la noblesse et la bourgeoisie. 

Après l’embauche de jeunes nourrices venues de la campagne en ville dans les sphères nobles et bourgeoises, les femmes se voient enlever leurs bébés, ramenés au village par une “meneuse”.

 

La femme doit rester dans son rôle de représentation sociale et assurer les mondanités, et ne pas risquer “d’abîmer ses seins”. Patriarcat, quand tu nous tiens…Enfin, je dis ça, je dis rien.

 

(image panier à porter les enfants) Au fait…

 

Dans les milieux populaires, les femmes doivent aider leurs maris et la décision d’envoyer les bébés en nourrice est prise par les maris qui imposent leurs décisions. En suppliant, les mères arrivent parfois à obtenir la permission d’allaiter leurs enfants, mais lors de la sortie de la première dent, les maris font valoir leurs “droits”.

 

(image extrait Emmanuelle Romanet) “La mise en nourrice une pratique répandue au 19e siècle”, extrait d’Emmanuelle Romanet

 

Le taux de natalité explose, les femmes ne s’occupant plus de leurs bébés, n’allaitant plus, enchaînent les naissances rapprochées ce qui les épuise par ailleurs. L’Enfant et ses besoins sont à peine considérés quant à eux.

 

La marchandisation des corps de ces femmes au profit de femmes dominées par leurs maris, pose évidemment question. Fin du 19e siècle, les nourrices du Morvan sont très prisées et ces femmes peuvent offrir terres et maisons à leurs familles, appelées ensuite “maisons de lait”.

 

La suite, vous la connaissez avec l’Histoire de la crèche, mais dans les familles nobles, les nourrices ont continué de servir “sur lieu” ou “au loin” encore quelques temps au 20e siècle, jusqu’à la génération des préparations industrielles.

 

Pourquoi est-ce que je vous partage cela ? Parce que remonté à l’origine de ce qui représente aujourd’hui la norme de notre société : ne plus allaiter ou pas “longtemps”, faire garder son enfant, etc…ne découle historiquement pas d’un processus de libération des femmes mais au contraire, de leur asservissement.

 

Nous sommes conditionnées à cela, ces violences, ces séparations sont présentes dans notre ADN, marqueurs de traumatismes vécus par nos aïeux, mais quand on pense que les câlins donnés à un nouveau-né peuvent modifier son ADN (merci l’épigénétique), nous nous rendons compte que nous pouvons changer l’Histoire de l’Humanité, en pansant ces blessures.

 

Si tu as très envie de travailler à l’extérieur et ne pas allaiter ton bébé et que c’est dans tes tripes, c’est OK. Mais si tu penses que c’est “comme ça” que l’on doit être femme et même “féministe”, eh bien tu sais à présent que c’est une erreur.

 

Tu n’es pas dans ta puissance de femme lorsque tu suis un flow qui n’est pas le tien.

Emmanuelle Cabot

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